النَّسْخ — (L'abrogation) Le Naskh
Analyse critique de la doctrine d'abrogation à l'épreuve du texte coranique
Le Coran lu par lui-même · Sans tafsīr · Sans ḥadīth · Sans école
islamducoran.fr · Étude thématique
I. Présentation de la question
La doctrine du naskh est l'une des constructions herméneutiques* les plus influentes de la tradition classique. Elle affirme que certains versets du Coran ont été abrogés — rendus sans effet juridique ou déclaratif — par d'autres versets, ou par des ḥadīth attribués au Nabi Mouhammad. Cette doctrine a servi, au fil des siècles, à répondre humainement à des tensions apparentes entre des textes, à fonder des prescriptions légales sans assise scripturaire directe, et à hiérarchiser des énoncés coraniques en fonction d'intérêts doctrinaux ou politiques.
La présente étude part d'une exigence simple : que dit le texte coranique lui-même sur cet acte ? Qui en est l'agent ? Quelle portée lui attribue-t-il ? Et que reste-t-il de la doctrine classique une fois ce filtre appliqué ?
*herméneutiques:
C'est l’art d’interpréter un texte, en particulier lorsqu’il est complexe, symbolique ou ancien.Elle ne se contente pas de lire :
elle cherche à comprendre le sens profond, le contexte, les intentions et les implications.
C'est précisément ce que la méthode unknown link refuse d'appliquer au Coran — et ce refus n'est pas une posture : il est commandé par le texte lui-même.
Le Coran affirme être mubīn (clair, manifeste — racine ب–ي–ن : ce qui se sépare et se distingue par lui-même) en de nombreux passages (12:1, 15:1, 26:2, 27:1, 28:2, 43:2, 44:2). Il se désigne lui-même comme tibyānan li-kulli shayʾ — une clarification de toute chose (16:89).
Il n'appelle pas un interprète : il se déclare lui-même sa propre clarté.
L'herméneutique, telle qu'elle a été pratiquée par la tradition classique, présuppose que le texte a besoin d'un médiateur humain pour livrer son sens — un savant, une école, une chaîne de transmission, une méthode d'abrogation.
Ce faisant, elle substitue l'autorité de l'interprète à l'autorité du texte. Or le Coran condamne explicitement le fait de parler de lui sans fondement dans ses propres mots : wa-an taqūlū ʿalā llāhi mā lā taʿlamūn (7:33) — et que vous disiez d'Allaah ce que vous ne savez pas.
La méthode unknown link ne cherche pas le « sens profond » au-delà du texte : elle s'arrête là où le texte s'arrête. Ce que le texte dit est dit. Ce qu'il tait est un silence à nommer comme tel — non un vide à combler par l'interprétation.

La méthode est strictement intra-coranique : la lexicographie arabe classique (Ibn Fāris, Lisān al-ʿArab, Kitāb al-ʿAyn) pour fonder les racines ; le Coran lui-même pour établir les usages ; aucune autorité extérieure au texte pour valider ou invalider.
II. Analyse lexicale
Racine ن–س–خ
Ibn Fāris — Maqāyīs al-Lugha
La racine ن–س–خ repose sur deux sens fondamentaux solidaires :
(1) izālat shayʾ wa-iqāmat ākhara maqāmahu :
effacer quelque chose et mettre à sa place autre chose ;
(2) naql al-kitāb : transcrire, copier en remplaçant l'ancien support. Les deux sens partagent la structure : il faut un agent qui efface/substitue, un objet qui disparaît, et un substitut qui occupe la place. L'acte ne se produit pas de lui-même.
Lisān al-ʿArab — Ibn Manẓūr
nasakhtu l-kitāba : j'ai transcrit le livre (l'original reste). nasakhati l-rīḥu l-athara : le vent a effacé la trace. al-nāsikhatu tansakhu l-māḍī : ce qui prend la place efface le précédent. Le Lisān distingue deux familles : effacement/remplacement (sens actif, implique un agent), et copie/transcription (sens technique du scribe). Il note que naskh al-āya a donné lieu à un débat : s'agit-il d'effacement du texte ou seulement du ḥukm (l'effet normatif) ?
Al-Khalīl — Kitāb al-ʿAyn
naskhtu mā fī l-ṣaḥīfati : j'ai effacé ce qui était dans le feuillet. La racine implique toujours un mouvement de remplacement : on n'efface pas sans mettre quelque chose à la place, ou sans qu'une trace demeure ailleurs.
Observation lexicale critique : dans tous les dictionnaires classiques sans exception, le naskh est un acte d'agent:
Il suppose un sujet qui agit intentionnellement sur un objet.
La question de l'agent n'est donc pas secondaire : elle est constitutive de la définition même du mot.
Un verset ne peut pas s'abroger lui-même, ni abroger un autre verset, sans qu'un abrogateur — Allaah — soit l'auteur de l'acte d'abroger.
III. Ce que le Coran dit du naskh
Les versets pertinents
2:106
مَا نَنسَخْ مِنْ آيَةٍ أَوْ نُنسِهَا نَأْتِ بِخَيْرٍ مِّنْهَا أَوْ مِثْلِهَا ۗ أَلَمْ تَعْلَمْ أَنَّ اللَّهَ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ
nansakh min āyatin aw nunsihā naʾti bi-khayrin minhā aw mithlihā · a-lam taʿlam anna llāha ʿalā kulli shayʾin qadīr
Ce que Nous abrogeons d'un signe ou ce que Nous faisons oublier,
Nous apportons ce qui est meilleur ou de même valeur.
Ne sais-tu pas qu'Allaah est sur toute chose puissant ?
16:101
وَإِذَا بَدَّلْنَا آيَةً مَّكَانَ آيَةٍ ۙ وَاللَّهُ أَعْلَمُ بِمَا يُنَزِّلُ قَالُوا إِنَّمَا أَنتَ مُفْتَرٍ ۚ بَلْ أَكْثَرُهُمْ لَا يَعْلَمُونَ
Wa-idhā baddalanā āyatan makāna āyatin · wa-llāhu aʿlamu bi-mā yunazzilu · qālū innamā anta muftarin · bal aktharuhum lā yaʿlamūn
Et quand Nous substituons un signe à la place d'un signe
Allaah sachant le mieux ce qu'Il fait descendre
ils disent : « Tu n'es qu'un inventeur ! »
mais la plupart d'entre eux ne savent pas.
13:39
يَمْحُو اللَّهُ مَا يَشَاءُ وَيُثْبِتُ ۖ وَعِندَهُ أُمُّ الْكِتَابِ
Yamḥū llāhu mā yashāʾu wa-yuthbitu · wa-ʿindahu ummu l-kitābi
Allaah efface ce qu'Il veut et Il confirme, Et Il détient la Mère du Livre.
Dit — explicitement
Le sujet de chacun des actes est invariablement la première personne du pluriel de majesté (nansakh, nunsihā, baddalanā) ou Allaah nommément (yamḥū llāhu).
L'abrogateur est Allaah seul dans les trois versets.
L'acte est posé comme relevant de Sa puissance (qadīr) et de Sa connaissance supérieure (aʿlam bi-mā yunazzilu).
La substitution produit un apport : « ce qui est meilleur ou de même valeur ».
L'archive ultime (ummu l-kitāb) est détenue par Allaah.
Non-dit — aucun fondement textuel
Aucun de ces trois versets ne mentionne qu'un être humain, une communauté, un savant ou une institution pourrait identifier quelle āya a été abrogée, par quelle autre, ni à quelle date.
Aucun ne fournit une liste, une méthode, ni un critère d'identification du naskh.
Aucun ne dit que l'acte du naskh est lisible dans le texte transmis tel qu'il est.
La doctrine classique qui prétend identifier les āyāt abrogées et abrogantes est une inférence humaine, non une lecture du texte.
« Allaah efface ce qu'Il veut et Il confirme, et auprès de Lui est la Mère du Livre. » Ce qui est dans le Livre transmis est ce qu'Il a choisi de confirmer.
Un argument décisif découle de
15:9 :
innā naḥnu nazzalnā l-dhikra wa-innā lahu laḥāfiẓūn
« C'est Nous qui avons fait descendre le Rappel, et c'est Nous qui en sommes le gardien. »
Affirmer que le Livre préservé contient des āyāt abrogées, c'est-à-dire sans effet, caduques,
revient à dire qu'Allaah a gardé dans Son Livre préservé des textes qu'Il aurait Lui-même vidés de leur sens.
Le texte ne dit cela nulle part.
C'est une contradiction interne que la doctrine classique n'a jamais résolue.
IV. La construction de la doctrine classique
Formation historique & les trois types de naskh humains
La théorie systématique du naskh n'émerge pas du Coran:
Elle se constitue entre le IIe et le IVe siècle de l'hégire, principalement dans les œuvres d'al-Shāfiʿī, Ibn Qutayba, al-Naḥḥās et al-Suyūṭī.
Elle se développe en réponse à un problème pratique :
Comment concilier des ḥadīth contradictoires, des prescriptions incompatibles, et des énoncés coraniques qui semblent en tension ?
La solution adoptée est la hiérarchisation chronologique : le texte le plus tardif abroge le texte le plus ancien.
Ce faisant, la doctrine introduit une présupposition fondamentale : les āyāt coraniques peuvent être classées dans le temps, et leur valeur normative dépend de cette chronologie.
Or aucune de ces deux prémisses n'est posée par le texte lui-même.
Le Coran ne fournit pas de chronologie interne de ses āyāt.
Il ne dit pas que les textes « tardifs » ont une autorité supérieure aux textes « précoces ».
Les trois types de naskh selon la tradition
Type 1
Naskh al-ḥukm dūna l-tilāwa
l'effet normatif est abrogé mais le texte reste lisible dans le Coran.
Type 2
Naskh al-tilāwa dūna l-ḥukm
le texte aurait disparu du Coran mais son effet normatif resterait applicable.
Type 3
Naskh al-ḥukm wa-l-tilāwa maʿan
texte et effet normatifs auraient tous deux disparu.
La deuxième et la troisième catégorie sont particulièrement révélatrices :
Elles affirment que des portions du Coran ont disparu du texte transmis.
Cette affirmation contredit frontalement 15:9 (wa-innā lahu laḥāfiẓūn).
La tradition a dû construire des explications complexes pour sortir de cette contradiction — sans jamais y parvenir de façon satisfaisante sur le plan textuel.

Point d'arrêt méthodologique :
La deuxième catégorie — texte disparu, effet normatif maintenu — est la plus grave :
Elle prétend que des règles aujourd'hui applicables sont fondées sur des versets que personne ne peut lire dans le Coran, parce qu'ils auraient été « abrogés textuellement ».
C'est dire : obéissez à une loi dont le texte fondateur a disparu.
Aucune méthode honnête ne peut accepter cela.
V. Cas examinés — analyse critique
CAS 01 & 02
Le « verset de l'épée » et la lapidation
Les exemples suivants sont parmi les plus invoqués par la tradition.
Chacun est examiné selon la méthode dit/non-dit/inférence.
CAS 01 — Le « verset de l'épée » et l'abrogation de la liberté de conscience
Prétention humaine:
9:5 (« quand les mois sacrés se sont écoulés, tuez les mushrikīn ») abrogerai 124 versets selon certains, jusqu'à 200 selon d'autres.
D'après eux, 9:5 abrogerai plus d'une centaines de versets relatifs à la patience, à l'invitation, au pardon, et à la liberté de conscience.
Parmi eux :
2:256 (lā ikrāha fī d-dīn)
لَا إِكْرَاهَ فِي الدِّينِ ۖ قَد تَّبَيَّنَ الرُّشْدُ مِنَ الْغَيِّ
Lā ikrāha fī d-dīni · qad tabayyana r-rushdu mina l-ghayyi
Pas de contrainte dans le dīn ; la droiture s'est clairement distinguée de l'égarement.
Le texte de 2:256 est dans le Coran. Il dit ce qu'il dit : pas de contrainte dans le dīn. Il n'y a pas dans le texte de marqueur d'exception, de limitation temporelle, ni de condition.
Le verset 9:5, lui, s'inscrit dans un contexte précis que le Coran lui-même délimite :
il ouvre un chapitre qui dénonce la rupture d'un ʿahd (engagement solennel) par des parties précises, après un ultimatum de quatre mois explicitement daté. Le Coran lui-même, dans les versets 9:4 et 9:7, maintient la validité des engagements avec ceux qui n'ont pas trahi.
Analyse : L'affirmation que 9:5 abroge 2:256 est une construction extra-coranique. Le Coran ne le dit pas. Le nombre de 124 à 200 versets « abrogés » varie selon les auteurs classiques eux-mêmes — signe d'une construction humaine, non d'une donnée textuelle. Appliquer à un énoncé universel (lā ikrāha fī d-dīn) une abrogation déduite d'un passage contextuel et daté, sans que le texte lui-même l'énonce, constitue une opération herméneutique arbitraire. Ce que le texte dit : 9:5 s'adresse à des mushrikīn ayant rompu un ʿahd, dans un cadre militaire délimité. Ce que le texte ne dit pas : que cet énoncé rend caduc tout principe général de non-contrainte.
CAS 02 — La lapidation — le « verset du rajm » qui aurait tout simplement disparu
Prétention humaine:
Un verset prescrivant la lapidation des adultes fornicateurs aurait existé dans le Coran, aurait été récité, puis son texte aurait été « abrogé » (naskh al-tilāwa) tandis que son effet normatif (le ḥukm) resterait obligatoire.
Le texte, attribué à ʿUmar dans les recueils de ḥadīth, est : al-shaykhu wa-l-shaykhatu idhā zanayā fa-rjumūhumā l-battata…
Or, le Coran traite de la zinā en 24:2 :
24:2
الزَّانِيَةُ وَالزَّانِي فَاجْلِدُوا كُلَّ وَاحِدٍ مِّنْهُمَا مِائَةَ جَلْدَةٍ
al-zāniyatu wa-l-zānī fa-jlidū kulla wāḥidin minhumā miʾata jaldatin
La fornicatrice et le fornicateur : frappez-en chacun cent jaldatin*
jaldatin* désignant l'atteinte à la peau, sans instrument nommé par le texte.
Le texte de 24:2 est dans le Coran. Il dit ce qu'il dit. La peine prescrite est explicite : cent jaldatin. Il n'y a dans le texte aucune référence à la lapidation, aucune distinction entre mariés et non-mariés, aucun renvoi à un ḥukm extérieur au texte.
Analyse — le cas le plus grave :
Ce cas est unique dans l'histoire de la doctrine du naskh :
Il réclame l'application d'une peine de mort sur le fondement d'un texte que personne ne peut lire dans le Coran, parce que son texte aurait disparu.
C'est exactement la deuxième catégorie de naskh mentionnée plus haut.
Ici, la doctrine sert à un seul usage : imposer une peine absente du texte coranique transmis en la faisant reposer sur un texte hypothétiquement disparu. Le texte présent dit le contraire — il prescrit cent jaldatin et non la mort.
La tradition ne résout pas cette contradiction : elle la surmonte par l'autorité de la chaîne de transmission du ḥadīth, en déclarant que le ḥadīth peut abroger le Coran.
C'est l'iftirāʾ ʿalā llāhi dans sa forme la plus directe : attribuer à Allaah une prescription mortelle sans qu'elle figure dans Son Livre, au moyen d'un mécanisme — le naskh al-tilāwa — qui n'est lui-même fondé sur aucun verset.
V. Cas examinés — suite
CAS 03 & 04
Le testament et la progression du khamr (psychotrope)
CAS 03 — Le testament en faveur des parents (2:180) abrogé par un ḥadīth
Prétention humaine:
Le verset 2:180, qui prescrit un testament (waṣiyya) en faveur des parents et des proches, aurait été abrogé par les versets successoraux de la sourate 4 (4:11–12), ou par le ḥadīth lā waṣiyyata li-wārith (pas de testament pour un héritier).
Selon certains, c'est le ḥadīth seul qui abroge.
2:180
كُتِبَ عَلَيْكُمْ إِذَا حَضَرَ أَحَدَكُمُ الْمَوْتُ إِن تَرَكَ خَيْرًا الْوَصِيَّةُ لِلْوَالِدَيْنِ وَالْأَقْرَبِينَ بِالْمَعْرُوفِ
kutiba ʿalaykum idhā ḥaḍara aḥadakumu l-mawtu in taraka khayran · al-waṣiyyatu li-l-wālidayni wa-l-aqrabīna bi-l-maʿrūfi
Il vous est prescrit, quand la mort approche de l'un de vous s'il laisse un bien,
le testament en faveur des parents et des proches, selon ce qui est convenable.
Analyse : Le texte de 2:180 est dans le Coran. Il porte le marqueur de prescription (kutiba ʿalaykum : il vous est prescrit).
Le Coran, en 4:11–12, établit des règles successorales en faveur des héritiers désignés — mais il ne dit nulle part que ces règles annulent 2:180. Les deux textes peuvent coexister comme régimes distincts portant sur des objets distincts (succession légale vs disposition volontaire).
Le Coran ne dit pas qu'ils se contredisent.
Quant au ḥadīth lā waṣiyyata li-wārith : il n'est pas dans le Coran.
Prétendre qu'un ḥadīth abroge un verset coranique, c'est affirmer que la parole humaine
— fût-elle attribuée au Nabi Mouhammad —
peut mettre hors d'usage la parole d'Allaah.
Or 6:114 pose :
wa-huwa lladhī anzala ilaykumu l-kitāba mufaṣṣalan
le Livre est détaillé par Lui-même.
Il ne délègue pas sa propre annulation à une source extérieure.
CAS 04 — La consommation du vin — abrogation « progressive »
Prétention humaine:
Les versets 2:219, 4:43 et 5:90–91 constitueraient trois étapes d'une abrogation progressive conduisant à l'interdiction totale du vin (khamr). Chaque verset abrogerait le précédent.
Examen des trois textes :
2:219
yasʾalūnaka ʿani l-khamri wa-l-maysiri qul fīhimā ithmun kabīrun wa-manāfiʿu li-n-nāsi wa-ithmuhumā akbaru min nafʿihumā
Ils t'interrogent sur le khamr et le jeu de hasard. Dis : en eux deux il y a un grand péché et des bénéfices pour les gens, mais leur péché est plus grand que leur bénéfice.
4:43
yā ayyuhā lladhīna āmanū lā taqrabū ṣ-ṣalāta wa-antum sukārā
Ô vous qui croyez, n'approchez pas de la ṣalāt quand vous êtes ivres.
5:90
innamā l-khamru wa-l-maysiru wa-l-anṣābu wa-l-azlāmu rijsun min ʿamali sh-shayṭāni fa-jtanibūhu
Le khamr, le jeu de hasard, les autels et les flèches divinatoires ne sont que souillure, action du shayṭān — évitez-les.
Analyse — cas structurellement différent :
Ce cas est le seul parmi les exemples classiques qui repose entièrement sur des textes coraniques, et où les trois textes sont effectivement dans le Coran.
Mais il n'y a pas, entre eux, de relation d'abrogation au sens technique.
2:219 constate un ithmun kabīr sans prohiber.
4:43 prohibe la ṣalāt sous ivresse sans prohiber la boisson elle-même.
5:90 prescrit l'évitement (fa-jtanibūhu).
Les trois textes décrivent une réalité progressive — mais le Coran ne dit pas lui-même que chaque énoncé rend le précédent caduc. Ils peuvent être lus comme des énonciations complémentaires portant sur des aspects distincts.
Ce que la tradition appelle « abrogation progressive » est une lecture chronologique imposée de l'extérieur au texte.
V. Cas examinés — suite
CAS 05, 06 & 07
Allaitement, prière nocturne et qibla
CAS 05 — Le verset de l'allaitement — texte « abrogé mais encore récité »
Un ḥadīth attribué à ʿĀʾisha affirme qu'un verset prescrivant dix puis cinq tétées pour établir la maḥramiyya (lien de parenté d'allaitement) faisait partie du Coran, fut récité, puis que son texte fut « abrogé » pendant que son ḥukm restait applicable — mais que ʿĀʾisha l'aurait encore récité après la mort du Prophète.
La formule : kāna fīmā unzila mina l-Qurʾāni ʿashru raḍaʿātin maʿlūmātin yuḥarrimna thumma nusikhnā.
Analyse : Ce texte n'est pas dans le Coran. Son existence repose uniquement sur le récit d'un ḥadīth.
Le Coran lui-même, en 15:9, garantit la préservation du Rappel.
Si le texte a existé et a été abrogé textuellement par Allaah, il a disparu en vertu de Sa volonté ; son ḥukm ne peut pas rester applicable, puisque la source même de ce ḥukm — le texte — n'est plus accessible à personne.
Appliquer un ḥukm dont le texte fondateur a disparu, c'est appliquer une règle sans fondement textuel.
L'aveu lui-même contenu dans le ḥadīth — « sa récitation se poursuivait encore » — signale un problème de transmission, non une donnée coranique.
Le texte du Coran tel qu'il est ne contient pas ce passage.
CAS 06 — La prière nocturne (73:2–4 et 73:20) — le seul cas ayant une base textuelle
73:2–4 prescrit une prière nocturne longue. 73:20, dans la même sourate, allège cette prescription.
La tradition y voit un naskh intra-coranique.
73:2–4
qumi l-layla illā qalīlan · niṣfahu awi nquṣ minhu qalīlan · aw zid ʿalayhi wa-rattili l-Qurʾāna tartīlan
Lève-toi la nuit — hormis peu — la moitié ou un peu moins, ou ajoutes-y, et récite le Coran d'une récitation posée.
73:20
ʿalima an lan tuḥṣūhu fa-tāba ʿalaykum fa-qraʾū mā tayassara mina l-Qurʾāni
Il a su que vous ne pouviez le compter — Il s'est donc retourné vers vous : récitez ce qui vous est aisé du Coran.
Analyse — cas d'ajustement intra-textuel :
C'est le seul cas parmi les exemples classiques qui repose sur un ajustement lisible dans le texte lui-même, dans la même sourate.
Le Coran lui-même dit en 73:20 qu'Allaah a constaté une impossibilité et allégé. C'est Allaah qui allège.
Le texte originel (73:2–4) reste dans le Coran. Il n'est pas effacé — il est éclairé par 73:20 qui en redéfinit l'application.
Ce n'est pas un naskh au sens d'un effacement du ḥukm : c'est une précision apportée dans le même texte par le même auteur.
On peut l'appeler ajustement intra-textuel — mais la tradition en a fait le modèle d'une doctrine bien plus large, appliquée ensuite à des cas sans base textuelle comparable.
CAS 07 — Le changement de qibla (2:142–144) — ajustement explicitement textuel
2:144
قَدْ نَرَىٰ تَقَلُّبَ وَجْهِكَ فِي السَّمَاءِ ۖ فَلَنُوَلِّيَنَّكَ قِبْلَةً تَرْضَاهَا ۚ فَوَلِّ وَجْهَكَ شَطْرَ الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ
qad narā taqalluba wajhika fī s-samāʾi fa-la-nuwalliyannaka qiblatan tarḍāhā
Nous voyons le va-et-vient de ton visage vers le ciel — Nous t'orienterons assurément vers une qibla qui t'agrée.
Analyse — le cas le plus solide : Le texte lui-même décrit le changement de direction de prière comme un acte d'Allaah répondant à une orientation antérieure.
C'est le Coran qui mentionne explicitement l'acte de substitution (baddalanā āyatan makāna āyatin en 16:101 s'applique bien à ce cas). C'est Allaah qui régit la substitution.
Le Coran lui-même est la source.
Ce cas est légitime mais il est limité à ce qu'il est :
une indication de direction de prière, ajustée dans le texte même.
Il ne constitue pas un modèle général autorisant des humains
à identifier d'autres abrogations selon leur propre jugement.
VI. Synthèse
Tableau récapitulatif des cas examinés
2
Cas fondés textuellement
Sur sept cas classiques, deux seulement reposent sur une base intra-coranique explicite — et dans les deux cas, c'est Allaah, nommé dans le texte qui abroge.
5
Cas sans fondement coranique
Les cinq autres reposent sur des textes absents du Coran, des inférences chronologiques extérieures, ou l'autorité d'un ḥadīth prétendu supérieure à un verset coranique.
Conclusion — unknown link
Ce que le Coran ne délègue pas
Sur les sept cas classiques examinés, deux seulement reposent sur une base intra-coranique explicite — et dans les deux cas, le porteur de l'acte est Allaah, il est nommé dans le texte, et le texte modifié reste dans le Coran. Ce sont des ajustements internes que le texte lui-même documente. Ils ne constituent pas un modèle général d'abrogation herméneutique.
Les cinq autres cas reposent soit sur des textes absents du Coran (lapidation, allaitement), soit sur des inférences chronologiques extérieures au texte (9:5 vs 2:256), soit sur l'autorité d'un ḥadīth prétendu supérieure à un verset coranique (2:180).
Dans ces cinq cas, la doctrine du naskh sert à introduire dans l'espace coranique des prescriptions, des prohibitions ou des peines que le texte ne contient pas — ou à neutraliser des énoncés coraniques gênants pour une doctrine préalable.
L'identification de ce qui est abrogé, par quoi et quand n'est attribuée dans le texte à aucun être humain.
Ce que le Coran ne délègue pas, aucune tradition ne peut le revendiquer.
La conséquence méthodologique est ferme :
Dans le cadre d'une lecture du Coran par lui-même, aucune āya du texte reçu ne peut être tenue pour nulle, caduque ou sans effet normatif sur la seule base d'une construction doctrinale humaine — aussi ancienne et illustre soit-elle.
Chaque āya présente dans le texte transmis est présente parce qu'Allaah a choisi de la garder.
Ce choix appartient à Lui seul, et Il ne l'a délégué à personne.
Attribuer à des êtres humains — savants, juristes ou transmetteurs — le pouvoir d'identifier ce qu'Allaah a voulu abroger dans Son propre Livre : c'est parler d'Allaah sans autorisation de Sa part.
Le Coran nomme cela en 7:33 : wa-an taqūlū ʿalā llāhi mā lā taʿlamūn — et que vous disiez d'Allaah ce que vous ne savez pas.

islamducoran.fr · Le Coran lu par lui-même, en arabe classique · Sans tafsīr, sans ḥadīth, sans école
Le texte dit ce qu'il dit — rien de plus, rien de moins.